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“Les meilleurs étudiants doivent devenir enseignants…”




“Les meilleurs étudiants doivent devenir enseignants…”

 

Comment expliquer que près de 80% des écoliers marocains âgés de 10 ans ne maîtrisent pas les bases de la lecture en arabe ? Comment expliquer que l’élève médian n’assimile que 30% du programme scolaire, indépendamment de la matière enseignée ? Comment expliquer  qu’après avoir reçu 2000 heures de cours de français, 70% des bacheliers marocains se situent au niveau A1 ou A2 selon le référentiel européen (un niveau qui requiert normalement moins de 200 heures d’enseignement) ?  En somme, comment expliquer que notre système d’enseignement s’effondre sous nos yeux, tragiquement, sous l’effet d’une force destructrice que personne ne semble pouvoir endiguer ?

Trappe à sous-développement durable

Apporter une réponse claire et rationnelle à ce questionnement ne relève pas seulement du champ de la politique éducative.  Ce qui est véritablement en jeu, c’est notre destin national.  La qualité du capital humain dont dispose un pays est l’indicateur prédictif le plus puissant de son développement économique et social à long terme.  Il n’est pas fortuit que tous les pays asiatiques ayant accompli un miracle économique ces 50 dernières années occupent les premières places du classement PISA qui mesure la qualité des systèmes éducatifs à travers le monde. Cette relation causale entre le niveau de capital humain et la croissance est démontrée empiriquement dans de nombreux articles académiques. Pour le Maroc, cela implique que la qualité de notre système éducatif nous condamne à un destin médiocre, nous emprisonne dans une trappe à sous-développement durable, et nous prive de toute perspective de convergence à long terme avec le niveau de vie européen.  Toutes les politiques de développement mises en œuvre par l’Etat, aussi volontaristes soient-elles, seront mises en échec par le désastre éducatif.

Ce tableau apocalyptique étant brossé, voici une tentative de réponse : la cause majeure de la crise du système éducatif marocain résiderait dans la médiocrité croissante du corps enseignant.  Si cette formulation peut paraître trop abrupte, il faut se souvenir de la phrase de Camus : « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».  

Souvent cités,  les problèmes relatifs aux programmes scolaires, au multilinguisme, à l’absence de préscolaire public, à la vétusté des infrastructures, à la démotivation des enseignants, à la mauvaise gouvernance du système, ne sont pas dénués de fondement et concourent certainement à la crise de l’école. Mais ce sont des éléments d’importance secondaire dans la hiérarchie des facteurs explicatifs.  A trop nous concentrer dessus, on risque d’éclipser le problème central qui mérite une attention prioritaire : le niveau des enseignants.

L’exemple de la Corée et du Japon

Pourquoi cette focalisation obsessionnelle sur la qualité des enseignants ? Car il s’agit tout simplement du résultat essentiel de 50 ans de recherche académique en science éducative, à telle enseigne qu’il a été érigé en axiome: « La qualité d’un système éducatif ne peut pas dépasser la qualité de ses enseignants ». Un chercheur éminent de l’Université de Stanford, Eric Hanushek, a récemment prouvé la validité scientifique de cette relation dans un article académique intitulé « The Value of Smarter Teachers: International Evidence on Teacher Cognitive Skills and Student Performance ». En s’appuyant sur des bases de données internationales, il a établi une corrélation intime entre les compétences scolaires des élèves (mesurés par PISA) et les compétences académiques des enseignants (mesurés par PIAAC). Ce travail de recherche montre en outre que les systèmes éducatifs les plus performants dans le monde sont ceux qui sélectionnent les enseignants parmi les meilleurs étudiants de leur génération. En Corée, à Singapour et au Japon, les professeurs sont recrutés parmi les 5% des étudiants les plus brillants.  

Sélectionner un bon élève est une condition nécessaire, mais guère suffisante pour former un professeur compétent. Enseigner est un métier complexe qui requiert un savoir-faire riche et diversifié. Dans les  systèmes éducatifs performants, les méthodes pédagogiques se transmettent de génération en génération de professeurs, en partie dans les centres de formation mais surtout dans les classes.  L’importance décisive du savoir-faire pédagogique des professeurs a été démontrée par le chercheur australien John Hattie dans son livre de référence « Visible Learning». En compilant 1200 articles universitaires, l’auteur a établi un classement des facteurs les plus décisifs pour l’apprentissage des élèves. Il ressort de cette analyse que le niveau des élèves est principalement déterminé par la capacité des enseignants à mettre en œuvre des méthodes pédagogiques efficaces : planification des cours, progressivité, vérification continue des acquis, explication des difficultés rencontrées, intervention précoce sur les élèves en difficulté etc.

Anti-sélection des enseignants

Ce détour par la recherche académique nous conduit à débusquer l’origine profonde du malheur éducatif marocain. Celui-ci porte un nom : l’anti-sélection des enseignants. Tandis que les pays les plus performants s’emploient ardemment à attirer les meilleurs de leur génération vers l’enseignement, le Maroc a emprunté un chemin rigoureusement inverse, en confiant l’instruction de ses enfants à ses étudiants les plus moyens, lorsqu’il ne s’agit pas des plus médiocres. Bien sûr, il existe encore des professeurs admirables qui font l’honneur de l’éducation nationale. Mais force est de reconnaître qu’ils sont peu nombreux, car s’ils étaient majoritaires, les familles ne fuiraient pas l’école publique aussi massivement.

Il nous manque des statistiques et des enquêtes de grande envergure sur le niveau des enseignants marocains. A défaut, seule l’expérience peut nous servir de guide, ce qui ne nous met pas à l’abri de biais de perception. Cette précaution étant prise, on peut constater, en interrogeant des jeunes instituteurs marocains, que la majorité d’entre eux ne possède pas de mention au bac, ce qui les rangerait parmi les 50% les plus faibles de leur génération, de surcroît dans un système qui se délite. Lorsqu’ils sont interrogés sur les raisons de leur orientation vers l’enseignement, la réponse la plus tristement commune est l’absence d’alternative et le choix par défaut. Posez-vous cette question : parmi les 10 meilleurs élèves de votre classe de baccalauréat, combien ont embrassé la carrière d’enseignant ? Si la réponse est « aucun », vous venez à l’instant de percer l’énigme du délabrement du système éducatif marocain. Et les choses ne peuvent qu’empirer, sous l’effet d’une mécanique infernale de dégradation cumulative : les enseignants médiocres engendrent des élèves encore plus médiocres, dont les plus mauvais deviendront enseignants. Il faut toujours s’en remettre à la sagesse des proverbes : « la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre ».

Rompre ce cercle vicieux

L’anti-sélection des professeurs n’épargne aucun niveau d’enseignement et exerce ses ravages du primaire jusqu’à l’université. Il tire principalement sa force d’un phénomène vertigineux de déclassement social des enseignants, tant symbolique que matériel.  Lorsqu’il commence sa carrière dans l’éducation nationale, un jeune instituteur, titulaire d’une licence, perçoit un salaire d’entrée de 4700 dirhams. Sans être indigne, ce niveau de salaire est insuffisant pour attirer des étudiants de bon niveau possédant des alternatives sur le marché, d’autant que la première affectation géographique est généralement lointaine et difficile. Au-delà de la faible attractivité du salaire d’entrée, c’est l’évolution tout au long de la carrière qui est particulièrement décourageante, avec des avancements trop espacés dans le temps, sans lien avec les efforts fournis, et un salaire au seuil de la retraite qui culmine à seulement 10.000 dirhams.  Ces dernières décennies, la sociologie des instituteurs a connu une mutation majeure, basculant de la classe moyenne vers la classe populaire.  A ce déclassement matériel s’ajoute une crise de conscience profonde traversant le corps enseignant, dans une école en perte de sens et une société prompte à les accuser d’incompétence.

Que faire pour rompre ce cercle vicieux ? Si la Vision 2030 pour l’éducation produite par le gouvernement ne manque pas d’intérêt, elle n’apporte malheureusement aucune réponse substantielle au problème de la qualité du corps enseignant, ce qui la destine probablement à un classement vertical sur les étagères de l’oubli. Alternativement, on peut proposer trois mesures qui s’échelonnent dans le temps.

Une armée de 220.000 enseignants

A court terme, il semble essentiel de remobiliser d’urgence le corps enseignant et de restaurer la noblesse du métier. L’éducation nationale est une armée de 220.000 enseignants qui livrent une bataille quotidienne contre l’ignorance.  Cette armée a besoin d’un chef de guerre qui s’adresse à elle directement pour la motiver, lui fixer des objectifs et lui promettre une glorieuse destinée. Un discours de référence en direction des enseignants pourrait être prononcé par les plus hautes autorités de l’Etat au moment de la rentrée scolaire, qui serait l’occasion de dresser le bilan de l’année précédente, définir une ambition pour l’année qui commence et récompenser nommément des enseignants méritants. Cette adresse serait alimentée en amont par une évaluation annuelle de l’ensemble des élèves scolarisés, dont les résultats seraient synthétisés sous la forme d’un « PISA national ». Il s’agirait de systématiser et de généraliser les évaluations conduites par le Conseil Supérieur de l’Education, aujourd’hui peu fréquentes (l’actualisation de l’évaluation de 2008 ne sera publiée qu’en 2017) et de portée limitée (un échantillon d’environ 15 000 élèves).  

A moyen terme, il serait opportun d’explorer des solutions technologiques pour permettre aux élèves de progresser au-delà du plafond déterminé par le niveau de leur enseignant. Il faut être créatif et donner carrière à l’imagination pour tenter de décorreler le niveau des élèves de celui de leurs professeurs, par exemple en les exposant à des contenus numériques de grande qualité (vidéos de cours, exercices interactifs, jeux éducatifs, livres numériques, dessins animés, documentaires etc.). Les initiatives de ce genre se multiplient à travers le monde, mais avec des résultats mitigés, ce qui invite à privilégier une approche expérimentale avant de généraliser les solutions.

Enfin, à long terme, la renaissance de l’école publique marocaine ne pourra advenir sans changer radicalement la sociologie du corps enseignant. Cela implique de rompre avec l’anti-sélection des enseignants en mettant en place des mécanismes pour attirer les étudiants les plus brillants, à travers  un système de recrutement très sélectif, exigeant une mention Bien au bac, assorti d’une rémunération plus attractive. La mise en place de ce système de sélection s’accompagnerait d’une refonte totale du modèle de formation des enseignants, qui s’inspirerait du résidanat en médecine, alternant théorie et pratique. Le coût d’une telle réforme pourrait sembler élevé, à hauteur de 1% du PIB, mais il s’agit en réalité de l’investissement le plus rentable que puisse réaliser notre pays pour construire sereinement son avenir.

Comme cette discussion s’est ouverte en invoquant Albert Camus, concluons en sa compagnie. Après avoir reçu le prix Nobel de littérature, il écrivit ces mots de reconnaissance à son instituteur Louis Germain : « sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé ». Il existe sans doute un Louis Germain marocain, mais il n’a pas encore rejoint sa classe. Qu’il se hâte !  Un futur prix Nobel l’attend.  

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