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“Tu seras ingénieur mon fils”, ou comment les écoles d’ingénieurs françaises sont devenues l’obsession des parents d’élèves au Maroc




“Tu seras ingénieur mon fils”, ou comment les écoles d’ingénieurs françaises sont devenues l’obsession des parents d’élèves au Maroc

Chaque année, le spectacle est le même au Maroc. Les meilleurs élèves des lycées marocains et de missions étrangères se destinent pour l’écrasante majorité à des études d’ingénieurs, parfois de médecine. Chaque année, à l’approche du baccalauréat, ce sont des hordes d’élèves surmotivés qui candidatent aux meilleures classes préparatoires en France et au Maroc, espérant décrocher, au bout de deux ou trois années de travail intense, le Saint-Graal qu’est pour beaucoup de parents un diplôme d’ingénieur d’une grande école française.

Mêmes formations, mêmes diplômes, mêmes compétences, mêmes emplois, mêmes réussites. La machine paraît infaillible, et le raisonnement irréfutable. Qu’on imagine alors la difficulté qu’aura le pauvre élève de terminale à convaincre ses parents qu’il souhaite suivre une voie différente de celle où tous ses éminents camarades se sont si docilement engagés. Il se heurtera très vite à toute une série d’arguments inattaquables: on lui donner en exemple tous ses cousins ingénieurs qui “grâce à Dieu, ont un bon salaire”; on lui citera ses professeurs, qui seront du même avis; on lui dira que tous les grands de ce monde ont été ingénieurs, et que tout autre type d’étude ne produit que des ratés.

Le raisonnement fait sens. Dans un contexte économique peu engageant, il paraît plus sage de viser un diplôme traditionnel qui apparaît comme une garantie bien utile dans un monde du travail en constante mutation. Le raisonnement inverse est cependant tout aussi justifié: ne faut-il pas précisément, alors que le monde de l’emploi est de plus en plus concurrentiel, opter pour le genre de formation qui distingue positivement le candidat plus qu’il ne le rattache à une norme?

Autrement dit, peut-on encore parler de garantie lorsque 37% des Bac+5 en France sont au chômage un an après l’obtention de leur diplôme? Peut-on encore légitimement affirmer que le diplôme d’ingénieur est la voie royale vers une carrière paisible lorsque 24% des diplômés d’écoles d’ingénieurs ne décrochent pas de CDI lors de leur entrée dans le marché de l’emploi? Jusque dans la banque d’investissement, secteur où rêvent habituellement de travailler les diplômés des plus prestigieuses écoles, l’ingénieur n’écrase plus la concurrence.

En 2016, 15% des postes seulement aux Etats-Unis étaient occupés par des diplômés scientifiques; 14% l’étaient par des diplômés littéraires (sciences politiques, littérature, histoire, languages…), et 71% par d’anciens étudiants en filières économiques et commerciales. Les employeurs ne cessent de clamer haut et fort que les qualités recherchées chez un candidat tiennent tout autant au diplôme qu’aux qualités personnelles.

Mais au Maroc, la quête du diplôme d’ingénieur reste une obsession, trop souvent au détriment d’autres qualités qui, elles, font la différence. Il reste pour acquis, dans l’esprit de nombreux Marocains, qu’un mauvais ingénieur fera plus belle figure qu’un bon commercial, qu’un scientifique peu doué sera toujours mieux loti qu’un littéraire talentueux, quand tout porte à croire au contraire. Dans une économie ultraconcurrentielle, le devoir de l’élève n’est plus seulement de satisfaire à un certain prérequis pour obtenir un emploi; il est d’optimiser son profil en concentrant son cursus sur ses qualités personnelles, sur ce qui le distingue, lui et personne d’autre, des autres étudiants toujours plus nombreux qui lui disputeront son premier poste en entreprise.

Trop d’étudiants marocains renoncent chaque année à leurs talents non scientifiques pour se rabattre sur un cursus d’ingénieur plus classique. Ce sont autant d’étudiants qui ratent chaque année une occasion précieuse de se différencier positivement – pour se conformer inutilement.

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